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Autopsie d’une EIMT

Elle s’appelait Étude d’impact sur le marché du travail. Elle est morte de ses propres protections. Examen du corps, pièce par pièce.

Le corps est arrivé sur la table sans faire de bruit. Aucun communiqué n’a annoncé le décès, aucune loi ne l’a abrogée. L’EIMT Étude d’impact sur le marché du travail existe toujours officiellement. Les formulaires sont en ligne, les frais sont encaissés, les accusés de réception partent à l’heure.

Mais quiconque fréquente les employeurs qui en dépendent le sait : ce qu’on manipule encore sous ce nom n’est plus un programme en fonctionnement. C’est une dépouille administrative que l’on continue de faire circuler.

À sa naissance, la mission était limpide, et même honorable : vérifier qu’un employeur a réellement cherché un travailleur d’ici avant de recruter à l’étranger. Un garde-fou. Personne de sérieux ne conteste ce principe.

Ce que révèle l’examen, c’est autre chose : un garde-fou qui a fini par encercler complètement ce qu’il devait protéger, jusqu’à l’étouffer.

L’autopsie ne montre pas un coup fatal. Elle montre une accumulation. Procédons par incisions.

Première incision : l’affichage, ou l’art de changer les règles en cours de partie.

Tout commence par une offre d’emploi. Rien de plus banal, en apparence. Sauf que pour un poste dit à bas salaire, l’affichage exige désormais huit semaines consécutives — contre trente jours il n’y a pas si longtemps — entièrement complétées avant même de pouvoir déposer la demande.

Le décompte des vingt-huit jours sur la plateforme gouvernementale ne démarre pas à la publication, mais à l’approbation de l’annonce, une nuance que des employeurs découvrent en recevant un refus.

La prolongation doit être faite avant l’expiration, sous peine de repartir à zéro. Chaque étape appelle sa capture d’écran, avec date et heure visibles, faute de quoi la démarche n’a, aux yeux de l’administration, jamais existé.

Puis les règles changent. Du jour au lendemain, une obligation de cibler les jeunes s’ajoute — distincte, précisent les textes, du ciblage des jeunes vulnérables, qui existait déjà et qui ne compte pas pour la nouvelle exigence.

Des campagnes entamées de bonne foi sous l’ancien régime se retrouvent caduques, et le chronomètre repart. Des employeurs racontent avoir recommencé deux fois, trois fois, le même affichage pour le même poste, non parce qu’ils avaient fauté, mais parce que le sol avait bougé sous leurs pieds entre deux publications.

Deuxième incision : le tri des candidatures, ou la présomption de mauvaise foi.

L’organe suivant est plus profond. Sur la plateforme gouvernementale, le système génère lui-même des profils jugés compatibles des personnes qui n’ont jamais postulé, parfois jamais entendu parler de l’entreprise.

L’employeur doit les consulter un à un, geste horodaté par le système, inviter à postuler ceux qui dépassent un seuil de correspondance chiffré au pourcentage près, télécharger chaque curriculum vitæ reçu, documenter chaque refus avec un motif recevable, et conserver la preuve de chaque tentative de contact restée sans réponse l’historique d’appels, le message laissé sur une boîte vocale. Le tout archivé pendant six ans, car l’inspection, elle, prend son temps.

On notera le renversement discret qui s’est opéré. Le fardeau n’est plus de démontrer qu’on a cherché ; il est de prouver qu’on n’a pas triché. Ce n’est plus une vérification, c’est un audit permanent où l’entreprise est présumée coupable de vouloir embaucher.

Troisième incision : le paradoxe salarial, ou la question qui se mord la queue.

Voici la pièce la plus singulière du dossier. Le seuil du salaire médian provincial a été relevé de vingt pour cent, faisant basculer d’un trait de plume des pans entiers de l’économie dans la catégorie « bas salaire », avec son plafond de dix pour cent et son cortège d’exigences supplémentaires. Message implicite adressé aux employeurs : payez davantage.

Certains s’exécutent. Ils augmentent les salaires pour sortir leurs postes de la catégorie maudite, ou simplement pour retenir leur monde. Et c’est alors qu’arrive, dans plusieurs dossiers, une demande de justification dont la teneur laisse songeur : pourquoi avez-vous augmenté ce salaire.

L’écart avec l’ancien contrat devient suspect. La conformité d’hier devient l’anomalie d’aujourd’hui. On reproche à l’employeur d’avoir fait précisément ce qu’on exigeait de lui la veille. Dans un rapport d’autopsie, on classerait cela parmi les lésions auto-infligées — sauf que ce n’est pas la victime qui tenait l’instrument.

Quatrième incision : l’interrogatoire, ou quand deux questions deviennent quinze.

Il fut un temps où l’analyse d’un dossier appelait deux ou trois questions de clarification. Les praticiens du secteur décrivent aujourd’hui des salves d’une quinzaine de questions, parfois davantage, sur des dossiers pourtant complets.

Des questions qui partent, obtiennent réponse, puis reviennent sous une autre formulation, comme si l’objectif n’était plus de comprendre mais d’user. Des questions dont la construction même trahit la posture : non pas « expliquez-nous », mais « prouvez que vous ne mentez pas ».

Et l’examen révèle une autre anomalie : l’absence totale de discernement dans le traitement. Le poste de plongeur en cuisine et le poste d’ingénieur détenteur d’une expertise que trois personnes maîtrisent au pays passent sous la même grille, subissent la même suspicion, affrontent le même questionnaire.

L’appareil ne distingue plus ce qui est rare de ce qui est courant, ce qui est stratégique de ce qui est standard. Tout est traité de la même façon, c’est-à-dire mal. Pendant ce temps, la demande québécoise s’est elle aussi alourdie, réclamant désormais des preuves de recrutement qui relevaient jusque-là de l’autre palier de gouvernement — chacun refaisant le travail de l’autre, aucun ne se fiant à personne.

Le rapport du légiste.

Cause du décès : ni un meurtre prémédité, ni un accident. Une mort par accumulation de précautions. Chaque exigence, isolément, se raconte une histoire défendable protéger les travailleurs locaux, prévenir les abus, documenter les démarches.

Mises bout à bout, elles ont produit un mécanisme si lourd, si soupçonneux et si imprévisible que des employeurs de bonne foi renoncent avant même de commencer. Les refus s’accumulent sur des dossiers qui, il y a deux ans, passaient sans difficulté.

Et c’est ici que le constat cesse d’être administratif pour devenir absurde. Car ce corps ne meurt pas dans un pays qui n’en aurait plus besoin. Il meurt en pleine pénurie de main-d’œuvre, pendant que des usines tournent en sous-effectif, que des cuisines ferment des quarts de travail, que des régions entières cherchent des bras et des cerveaux qu’elles ne trouvent pas.

On a laissé mourir l’outil au moment précis où il était le plus nécessaire. Voilà, au fond, la seule conclusion que le légiste ne peut pas écrire dans les cases prévues du formulaire : ce décès n’était pas mérité.

Peut-on ressusciter une EIMT.

C’est la question qui reste ouverte sur la table, une fois le corps recousu. Et ma réponse, après toutes ces années de terrain, est oui. Je reste confiante.

Non par optimisme de commande, mais par mémoire. Ce programme, comme d’autres avant lui, a déjà traversé des périodes terrifiantes des gels, des moratoires, des resserrements qui semblaient définitifs et les choses ont fini par se remettre en place.

Ce que nous vivons relève moins d’une logique économique que d’enjeux politiques, et les cycles politiques passent. La réalité, elle, ne passe pas : la pénurie est là, elle s’aggrave, et aucune conjoncture électorale ne fera apparaître les travailleurs qui manquent. Tôt ou tard, la raison aura gain de cause. Il faudra simplement, d’ici là, subir des autopsies sur autopsies, jusqu’à ce que quelqu’un, quelque part, accepte de lire le rapport en entier.

En attendant, notre rôle ne change pas : gérer, conseiller, diriger au mieux les entreprises à travers ce qui reste praticable car il reste toujours des voies praticables, même étroites, pour qui connaît la carte. Encore faut-il que ces entreprises acceptent de nous écouter avant le constat de décès, et non après.

Selin Deravedisyan-Adam
Directrice des Opérations en immigration
PHOENIX-GMI Immigration Canada