
Dans l’article précédent, nous avions pratiqué l’autopsie d’une EIMT. Le corps est toujours sur la table. Mais en poursuivant l’examen, on découvre que la victime n’est pas morte seule : elle dansait.
Un tango à deux, entre Service Canada et IRCC. Et quand deux partenaires refusent de s’accorder sur le tempo, ce n’est pas eux qui trébuchent. Ce sont les employeurs et les travailleurs qui ramassent les fractures.
Premier danseur : Service Canada, ou l’art de changer le rythme en pleine chanson
Commençons par le premier partenaire. Le Programme des travailleurs étrangers temporaires change de règles au rythme où d’autres changent de chemise. Affichage, pas d’affichage, affichage plus long, nouveaux critères.
Des employeurs parfaitement à jour dans leurs affichages se sont retrouvés, du jour au lendemain, à devoir tout recommencer. Non pas parce qu’ils avaient mal dansé, mais parce qu’on avait changé la chorégraphie pendant qu’ils étaient sur la piste.
Et comme si cela ne suffisait pas, Guichet-Emplois a instauré de nouveaux contrôles avant même la mise en ligne d’un affichage. Le simple fait de monter sur la piste prend désormais plus de temps. On ne danse pas encore : on fait la file devant la salle.
Une fois la demande déposée ? Nouvelle étape, nouvelle attente. Des agents vérifient d’abord si la demande peut être « ouverte » et mise en traitement — un délai supplémentaire, gracieuseté d’un inventaire qui dépassait le millier de dossiers en attente. Puis, enfin, le dossier entre dans le tunnel du traitement. C’est là que la danse devient franchement étrange.
Car les agents qui vous y attendent ne traitent plus : ils chassent. Une suspicion systématique, des critères d’une rigidité qu’on n’avait jamais vue depuis que nous pratiquons ces demandes, dont voici un exemple.
Mars 2026 : un employeur dépose une demande au volet haut salaire. Salaire offert : 34,78 $. Seuil salarial provincial : 34,62 $. Salaire médian de la profession selon Guichet-Emplois : 24,50 $.
Traduction de l’agent : vous payez *trop bien*, donc vous êtes suspect. On reproche littéralement à un employeur d’offrir un salaire nettement supérieur au marché — au motif qu’ajuster un salaire « pour correspondre à un volet précis » pourrait mener à une décision négative.
Suivent des séries de questions sans logique, frôlant l’accusation de mauvaise foi. Est-ce un exemple ? Pas du tout ! Cette situation s’applique systématiquement à toutes les demandes d’EIMT…
Reprenons calmement. Pendant des années, on a reproché aux employeurs de sous-payer les travailleurs étrangers. Ils paient maintenant au-dessus du marché? Suspect aussi. Dans ce tango-là, quel que soit le pas que vous fassiez, vous marchez sur les pieds de l’agent.
Rappelons au passage une évidence que personne ne semble vouloir entendre : le contrôle des candidats canadiens ne se fait pas à la dernière minute. Il se fait au fur et à mesure, parce que le but — le vrai — reste de recruter des Canadiens et des résidents permanents.
Mais pour certains postes, tout le monde le sait, il n’y a simplement personne. Ce n’est pas de la mauvaise foi. C’est le marché du travail, sans parler du manque d’étudiants pour se former à des métiers stratégiques…
Deuxième danseur : IRCC, ou comment renier ses propres promesses en 60 jours
Passons maintenant au partenaire d’en face. Car pendant que Service Canada fait durer le plaisir, IRCC, lui, accélère de remuer le couteau dans la plaie. Et c’est précisément là que le tango déraille.
Contrairement à ce qu’IRCC laisse volontiers entendre, les gens ne déposent pas leurs demandes d’EIMT à la dernière minute.
Bien au contraire : les employeurs s’y prennent six à huit mois d’avance, souvent un an. On prépare l’affichage avec toutes ses contraintes, on le lance, on dépose la demande, puis commence la longue marche dans le désert du traitement.
Pendant ce temps, IRCC émettait des lettres de statut maintenu indiquant un délai de traitement de 12 mois. Les employeurs et les travailleurs ont donc pris pour acquis, en toute logique, que ce 12 mois représentait l’horizon maximal d’attente.
Sauf qu’en réalité, nous savons que les délais de prorogation avancent beaucoup plus vite : quatre à cinq mois, parfois sept à huit. Et IRCC affichait auparavant lui-même des délais de quatre à six, voire sept mois.
Résultat ? Du jour au lendemain, au bout de 60 jours — peut-être 90 tout récemment, mais permettez-moi le « peut-être », puisqu’ils font ce qu’ils veulent, quand ils veulent —, des lettres de refus tombent sur des personnes en statut maintenu, au seul motif que l’EIMT n’est pas encore délivrée.
Une EIMT qui n’est pas là parce que… Service Canada est anormalement long. Le premier danseur ralentit, le deuxième accélère, et c’est le couple sur la piste qui se fait disqualifier.
Le plus douloureux ? Les personnes qui ont déposé une modification de permis de travail ou obtenu une autorisation provisoire de travail pour débuter chez un autre employeur ou un nouveau poste.
Pas d’EIMT au dossier ? Refus ! Le statut expire pendant cette courte fenêtre ? La personne se retrouve hors statut. Elle dépose alors un rétablissement de statut, attend des mois — et si l’EIMT n’est toujours pas arrivée, devinez : nouveau refus, deux ou trois mois plus tard. La faute à l’employeur ? La faute au candidat ? Non. La faute à deux ministères qui ont choisi, volontairement, la mauvaise musique et la mauvaise cadence.
Machiavélisme stratégique ou simple cacophonie ?
Posons la question franchement : est-ce du machiavélisme stratégique ? Si c’en est, c’est réussi. D’un côté, le discours public : « Oui, oui, nous sommes au courant des enjeux, nous travaillons avec les employeurs. » De l’autre, la partition réelle : refuser au maximum, pousser tout le monde vers la sortie, atteindre coûte que coûte la cible de moins de 5 % de travailleurs étrangers temporaires.
Et le MIFI dans tout ça ? Disons qu’il essaie parfois de s’immiscer dans la danse. Mais soyons honnêtes : ce n’est pas lui, le problème actuel, même si parfois certains agents mélangent offre d’emploi permanente et demande de sélection temporaire ! Le problème, ce sont deux partenaires fédéraux qui se jettent la balle pendant que les entreprises perdent leurs travailleurs.
Car voilà le paradoxe final, celui qui fait le plus mal : le mal est fait à ceux qui devraient rester — ceux qui font tourner nos usines, nos cuisines, nos entreprises. Pendant ce temps, ceux qui devraient partir sont toujours là. Mais ça, je vous le réserve pour un prochain article.
Reprendre le tempo
Je termine sur une note personnelle, parce qu’après vingt paragraphes de tango raté, il faut bien parler des danseurs qui restent debout. Si vous êtes dans l’une de ces situations — statut maintenu refusé, hors statut, rétablissement en suspens, EIMT coincée dans le tunnel —, il existe parfois encore des façons de rattraper le rythme.
Peut-être en basculant vers une valse à trois temps. Peut-être carrément vers du rock’n’roll. Tout est possible, mais chaque mesure compte. À bien y penser, le mot « rock’n’roll » est peut-être encore trop généreux.
Ce à quoi nous assistons ressemble davantage au moshing d’un concert punk ! Plus personne ne prétend danser ensemble, chacun fonce dans le tas, et les coups partent dans toutes les directions.
Sauf qu’il y a une différence de taille. Dans une vraie fosse punk, il existe un code d’honneur : celui qui tombe, on le relève immédiatement. Dans la fosse de Service Canada et d’IRCC, celui qui tombe hors statut reste au sol. Et on lui reproche, en plus, de s’être laissé tomber.
Contactez-nous. Nous regarderons ensemble s’il reste une piste de danse praticable.